Pour un humanisme non spéciste

Traduction libre de l’article Taking Humanism Beyond Speciesism – Peter Singer, Free Inquiry, 24, no. 6 (Oct/Nov 2004), pp. 19-21

coverPendant les quelque deux mille ans d’histoire européenne qui ont été marqués par des dogmes chrétiens jugés incontestables, de nombreuses discriminations se sont profondément enracinées. Les humanistes se montrent, à juste raison, critiques à l’égard des chrétiens qui ne se sont pas encore affranchis de ces discriminations – par exemple, les inégalités homme-femme ou les discriminations en lien avec le sexe à des fins autres que la reproduction. Mais il est curieux de constater qu’en dépit de nombreuses exceptions individuelles, les humanistes eux-mêmes ne sont pas parvenus à s’affranchir d’un des dogmes chrétiens les plus fondamentaux : le spécisme.

Cette discrimination est manifeste dans la tradition judéo-chrétienne. Le récit biblique de la création exprime la conception hébraïque du statut particulier des êtres humains dans le projet divin en ces termes :

« Dieu a créé l’homme à son image… Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre. » [1]

Mais la création s’est gâtée, et la méchanceté a fini par régner sur Terre. Dieu a alors provoqué un déluge qui a non seulement noyé les humains corrompus, mais aussi la plupart des animaux non humains, pourtant vraisemblablement innocents. Puis il a réaffirmé, dans un langage plus menaçant cette fois-ci, la domination octroyée aux humains :

« Et vous serez un sujet de crainte et d’effroi pour tout animal de la terre, pour tout oiseau du ciel, pour tout ce qui se meut sur la terre, et pour tous les poissons de la mer : ils sont livrés entre vos mains. » [2]

Les implications sont claires : agir de manière à susciter la crainte et l’effroi chez tout ce qui se meut sur Terre n’est pas indécent ; au contraire même, agir de la sorte est conforme au décret divin. Telle était donc la pensée du courant dominant du christianisme pendant au moins ses dix-huit premiers siècles. Certes, des esprits plus paisibles ont existé, comme Basile, Jean Chrysostome et – peut-être, car nous n’en avons pas de preuve contemporaine – François d’Assise, mais pendant la plus grande partie de l’histoire chrétienne, ceux-ci n’ont eu aucune influence significative sur la tradition dominante. Selon la tradition occidentale dominante, la nature existe pour servir les intérêts des êtres humains. Dieu a accordé à ces derniers le pouvoir de dominer la nature et ne se préoccupe nullement de la manière dont ils la traitent. Les humains sont les seuls êtres dignes de considération morale dans ce monde. La nature en soi n’a aucune valeur intrinsèque, et la destruction des plantes et des animaux ne constitue un péché que si elle porte préjudice aux humains.

Au fil des siècles, les chrétiens se sont montrés réticents à l’idée de prendre aux sérieux les intérêts propres des animaux, ce qui devrait être une raison supplémentaire pour les humanistes de récuser leur vision étroite du monde. Nous devrions mépriser cette religion pour la simple et bonne raison qu’elle célèbre un homme tel que Paul de Tarse, qui a non seulement fait preuve de sexisme et d’homophobie, mais aussi posé la question « Dieu se met-il en peine des bœufs ? » comme s’il allait de soi que la réponse était négative. C’est d’ailleurs cette interrogation qui a incité les chrétiens à faire fi des passages des textes sacrés hébreux prêchant la compassion envers les animaux. L’attitude de Paul envers les animaux, vigoureusement défendue par Augustin et Thomas d’Aquin, a pesé sur la pensée catholique romaine jusqu’au milieu du XIXe siècle, période à laquelle le pape Pie IX s’est opposé à la création d’une Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux à Rome au motif que son existence impliquerait l’idée fausse que les humains ont des devoirs envers les animaux.

Il est intéressant de noter que, en Occident du moins, les défenseurs des animaux les plus influents sur le plan philosophique – Plutarque, Montaigne, Hume, Bentham, John Stuart Mill, Henry Salt, George Bernard Shaw – ont également fait preuve de scepticisme à l’égard de la religion. Même récemment, les acteurs principaux du mouvement de défense des animaux – feu Henry Spira et Ingrid Newkirk (et j’espère ne pas manquer de modestie en ajoutant mon nom à cette liste) – sont généralement incroyants. De même, les organisations les plus actives dans ce domaine sont non religieuses. Il existe bien des exceptions, mais – à la différence d’autres questions sociales telles que le racisme, la pauvreté ou la paix dans le monde – on ne peut prétendre que les organisations religieuses ont joué un rôle important au sein du mouvement actuel qui vise à affranchir les animaux des souffrances que leur infligent les humains.

Bien sûr, les humanistes ne croient pas au mythe de la création de la Genèse. Ils sont conscients que – et je cite le texte L’Humanisme et ses Aspirations de l’Association humaniste américaine (aussi connu sous le titre Manifeste humaniste III) – « les humains font partie intégrante de la nature et sont le résultat de changements évolutifs non guidés ». Autrement dit, nous sommes des animaux et nous ne bénéficions d’aucun droit, divin ou intrinsèque, d’asservir d’autres animaux. Comme le souligne Bertrand Russell, « depuis Copernic, il est évident que l’Homme n’a pas l’importance cosmique qu’il s’est jadis attribuée. Tout homme qui n’est pas parvenu à saisir cela ne peut qualifier sa philosophie de scientifique ».

Et pourtant, l’idée parfaitement religieuse que les humains sont au centre de l’univers moral semble encore bien-portante dans les cercles humanistes. J’ai examiné de près L’Humanisme et ses Aspirations, car, l’année dernière, j’ai été invité à le signer. À ma grande surprise, j’ai pu lire dans le paragraphe qui suit celui affirmant que l’humanité est le résultat de changements évolutifs non guidés, la phrase suivante : « Les valeurs éthiques découlent des besoins et des intérêts humains révélés par l’expérience. Les humanistes fondent les valeurs sur le bien-être humain tel que façonné par les circonstances, les intérêts, et les préoccupations des humains, et étendues à l’écosystème global et au-delà. » En dépit de la concession portant sur des préoccupations plus larges à la fin de cette phrase, et d’une autre remarque formulée en fin de document regardant « un devoir planétaire de protéger l’intégrité, la diversité et la beauté de la nature d’une manière sûre et durable », le manifeste donne clairement la priorité aux intérêts des membres de notre propre espèce.

Je n’ai pas signé L’Humanisme et ses Aspirations, car mes aspirations portent au-delà des intérêts humains et de l’écosystème global. Pourquoi devrions-nous fonder nos valeurs sur le bien-être des humains et non sur le bien-être de tous les êtres capables d’en éprouver ? Comment nier que de nombreux animaux possèdent des intérêts propres et la capacité d’éprouver du bien-être alors qu’ils sont clairement aptes à ressentir la douleur, la souffrance, le plaisir et la joie ? Il n’existe aucune raison non religieuse de ne pas accorder aux souffrances et aux plaisirs d’un animal non humain le même poids qu’aux souffrances et aux plaisirs similaires d’un être humain (bien sûr, si les capacités intellectuelles supérieures d’un être lui confèrent des intérêts qu’un être doué de capacités inférieures ne peut avoir, cela peut justifier une différence dans la manière dont nous devrions les traiter. Néanmoins, cela ne constitue pas une distinction entre humains et non-humains, car certains animaux non humains ont des capacités intellectuelles supérieures à celles de certains humains – par exemple, ceux qui souffrent de déficiences intellectuelles profondes [3]).

S’agissant des animaux non humains, Les Affirmations de l’humanisme, publié par le Conseil de l’humanisme laïc, est un peu plus pertinent que L’Humanisme et ses Aspirations, mais seulement un peu plus. Il y est écrit : « Nous voulons […] éviter d’infliger des souffrances inutiles aux autres espèces. ». Le document reconnaît donc que la souffrance des animaux non humains doit être prise en compte. Mais que devons-nous entendre par « souffrance inutile » ? Si le confinement des veaux et des cochons dans des box si petits qu’ils ne peuvent s’y retourner permet de diminuer le prix des viandes de veau et de porc, certains pourront prétendre que leur souffrance n’est pas « inutile ». Chaque année, dix milliards d’animaux sont abattus pour la consommation aux États-Unis seulement, et l’écrasante majorité d’entre eux mènent une vie misérable dans des fermes industrielles. Au vu des souffrances systématiques considérables causées par ces discriminations humaines généralisées, des déclarations plus fermes sont nécessaires. Il est temps pour les humanistes de prendre position contre cette exploitation féroce d’autres êtres sensibles, exploitation considérablement confortée par le point de vue religieux selon lequel les êtres humains sont la création spéciale de Dieu et les bénéficiaires du droit divin d’asservir les animaux.

[1] Genèse 1: 27-28.

[2] Genèse 9: 1-2.

[3] Pour une analyse plus poussée, voir La Libération animale, notamment le chapitre 1.

Ce grand zoo est-il meilleur pour les animaux que la nature ?

Traduction de l’article Is this big zoo better for the animals than the wild?, The Vegan Strategist (Tobias Leenaert).

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Alors que je me trouvais en Afrique du Sud pour une formation de CEVA sur les méthodes de promotion efficace du véganisme, j’ai profité de mon temps libre pour faire ce que l’on appelle un safari. Ce n’était pas vraiment pour satisfaire un quelconque désir de voir des lions, des tigres ou des ours que je l’ai fait, mais parce que j’estimais que cette expérience pouvait m’apporter de nouvelles perspectives sur la question de la souffrance des animaux sauvages, question que j’avais d’ailleurs déjà abordée ici. Et ce fut bien le cas.

Ce que le Safari Aquila propose ne peut nullement être considéré comme une expérience de la vie sauvage. Après notre arrivée (la réserve est située à 2 heures de route de Cape Town, en direction du nord-est), nous avons déjeuné, puis, en compagnie d’un guide et de six autres passagers, nous sommes partis dans un camion découvert. Le domaine, qualifié de « réserve animalière privée », couvre une surface de 10 000 hectares. Cela peut paraître vaste, mais c’est en réalité petit comparé aux 2 millions d’hectares du parc national Kruger du même pays.

Les quelques échanges que j’ai pu avoir en chemin m’ont permis de comprendre que ce lieu n’était en fait qu’une sorte de zoo à grande échelle. Certains des animaux qui y vivent appartiennent aux espèces les plus emblématiques de la jungle : des lions d’Afrique (environ sept), des éléphants d’Afrique (deux), des bisons, des léopards et des rhinocéros. La flore locale permet de subvenir aux besoins de la majorité des animaux, la réserve ne supplémentant qu’à hauteur de 10 % leur alimentation. Ils jouissent de grands espaces (au point que certains sont difficiles à repérer), mais des clôtures les empêchent de s’évader. Un vétérinaire sur les lieux assure les soins médicaux. Les herbivores sont séparés des carnivores ; les lions ne peuvent donc pas s’attaquer aux springboks, par exemple, mais ils sont nourris avec de la viande de vache et d’antilope une fois par semaine.

Par la suite, j’ai appris que ces animaux avaient été achetés avant d’être transportés jusqu’ici. Certains ont été secourus, comme les lions, qui étaient destinés aux chasses closes, et le léopard. Cette réserve comprend également un centre de réhabilitation. Aussi ai-je commencé à percevoir cette entreprise davantage comme un sanctuaire.

Je le répète, ce lieu ne peut être assimilé à la « nature », ce qui m’amène d’ailleurs à penser que de nombreuses personnes ne seront pas satisfaites de cette situation. Elles préféreront probablement un environnement dans lequel les animaux peuvent jouir d’une autonomie absolue et de conditions de vie aussi proches que possible de la vie sauvage. Toutefois, je pense que la question que nous devons nous poser ici – la question la plus importante peut-être – est la suivante : que préféreraient les animaux : ce grand zoo aux allures de sanctuaire ou la vie sauvage ? Si nous estimons que la bonne réponse est la seconde, je crains que nous ne réfléchissions, par mégarde, de manière anthropocentriste. Leur autonomie est moindre, certes, mais il semble y avoir, a priori, moins de souffrance. Je vous suggère de lire mon premier article sur la souffrance des animaux sauvages (et de regarder la vidéo) si vous êtes convaincu que la vie dans la nature constitue une expérience idyllique pour la plupart des animaux.

Voici quelques points qui pourraient justifier l’idée que la vie dans la réserve Aquila est parfois meilleure que dans la nature :

– Les animaux n’ont pas à se soucier de la nourriture. Lorsque leur environnement n’en produit pas suffisamment, les humains leur fournissent une aide alimentaire.

– Comme je l’ai mentionné plus haut, les animaux n’ont pas à craindre d’être dévorés. Selon le guide, sur les 24 petits mis au monde par une mère autruche de la réserve, 20 ont survécu. C’est bien plus que dans la nature.

– Un bébé rhinocéros a été rejeté par sa mère. Dans la nature, cet animal mourrait dans des conditions assez épouvantables s’il n’était pas adopté par d’autres. Mais ici, l’animal a pu être confié aux soins du centre de réhabilitation, où il s’est d’ailleurs lié d’amitié avec une chèvre. À terme, ce rhinocéros sera relâché dans la réserve.

– En milieu naturel, les lions ont une espérance de vie de quinze ans. À Aquila, ils peuvent vivre jusqu’à l’âge de vingt ans. Certes, cela ne nous dit pas grand-chose sur leur niveau de bonheur, mais cette espérance de vie prolongée peut nous renseigner sur leur santé physique.

– Les éléphants meurent généralement d’inanition après avoir usé leur sixième lot de molaires. Ceux de la réserve reçoivent de la nourriture liquide lorsqu’ils atteignent cet âge-là.

Notons toutefois que la réserve n’est pas exempte de problème. Nous avons vu quelques springboks atteints de difformités au niveau des cornes (l’une d’elles pousse complètement de travers), difformités dues, selon le guide, à la consanguinité (ce qui peut également se produire en milieu naturel). De plus, je ne suis pas certain que les surfaces attribuées à certaines espèces soient suffisamment grandes. Bien que les animaux jouissent d’espaces bien plus vastes que ce que peuvent offrir les plus grands zoos, les besoins des animaux migrateurs, comme les bisons, ne sont peut-être pas satisfaits.

Les lions ne peuvent pas chasser à Aquila, mais en ont-ils vraiment besoin ? Cet intérêt l’emporte-t-il sur l’intérêt d’un springbok à continuer de vivre ? Bien sûr, ces lions sont nourris avec de la viande provenant d’autres animaux, les intérêts propres de ces derniers étant sacrifiés lors de leur mise à mort. Cela dit, on peut imaginer que la viande in-vitro puisse un jour résoudre ce problème. On peut même imaginer que les technologies futures puissent produire des sortes d’arbres artificiels sur lesquels pousserait de la viande de synthèse, ou des robots se déplaçant rapidement afin qu’ils puissent être pourchassés par les prédateurs.

Je me suis également interrogé sur le problème de surpopulation. Si les prédateurs naturels ne sont pas présents et que les animaux ont toujours à disposition suffisamment de nourriture, combien de temps faudra-t-il avant que l’on observe des cas de surpopulation chez certaines espèces ? J’ai posé cette question au guide, mais celui-ci ne voyait pas le problème : « Plus d’animaux, c’est bon pour le business ! » (car, en effet, cette réserve est un business).

Je ne pense pas que cette réserve, ou zoo, ou sanctuaire, puisse offrir une solution globale au problème de la souffrance des animaux sauvages. Et puis, il ne s’agit ici que de quelques dizaines d’animaux (c’est-à-dire les lions, bisons, girafes, springboks, oryx, rhinocéros, etc. que nous avons pu voir). Leur nombre est probablement insignifiant comparé à celui des animaux sauvages de la réserve trop petits pour être vus. Ces derniers vivent quasiment à l’état sauvage puisqu’ils ne sont ni nourris ni soignés, et qu’ils peuvent être victimes de prédateurs.

Néanmoins, cette réserve m’a donné un aperçu de ce qui pourrait être un jour une réalité pour de nombreux animaux sauvages : un environnement contrôlé suffisamment grand pour qu’ils puissent s’y sentir (suffisamment) libre ; un lieu où ils seraient en mesure de vivre plus ou moins en paix et en harmonie. Certes, le lion ne se couchera pas à côté de l’agneau, mais il n’aura pas l’occasion de l’avaler tout cru non plus.

En outre, grâce à ce type d’animaux, la réserve est viable sur le plan économique ; sa continuation est donc garantie (les sanctuaires pour animaux de ferme, quant à eux, sont dans une situation économique bien plus précaire).

Je suis bien conscient des objections que formuleront de nombreux lecteurs : que c’est encore une fois une tentative arrogante de la part des humains de réguler la nature, que tout cela est contre nature, que les animaux n’ont aucune autonomie, que nous outrepassons leurs droits… Il se pourrait que certaines de ces objections soient en partie valides, mais encore une fois, nous devrions garder en tête les questions suivantes : que préféreraient les animaux ? Qu’est-ce qui compte à leurs yeux ? Peut-être devrions-nous nous abstenir ici de tirer des conclusions hâtives.

 

La souffrance des animaux sauvages : une vérité qui dérange beaucoup

Traduction de l’article The extremely inconvenient truth of wild animal suffering, The Vegan Strategist (Tobias Leenaert).

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Quelque part en Afrique du Sud, une jeune zébresse affolée est prise au piège dans la boue. Elle crie et se débat, mais en vain. Si le sort continue de s’acharner sur elle, la zébresse ne tardera pas à suffoquer.

Tout à coup, un jeune rhinocéros s’approche d’elle, place son énorme tête sous son corps et la soulève hors de la boue. L’opération semble d’abord réussir, mais le rhinocéros, oubliant peut-être combien sa corne est acérée, lui transperce le corps et la tue.

À quelques mètres de là, un Homo sapiens observe la scène. Ce photographe professionnel en profite pour capturer plusieurs images du drame. Il pourrait intervenir, mais il dira plus tard à un journaliste qu’il était préférable de « laisser faire la nature ».

En bref, un rhinocéros tente vainement de porter assistance à une zébresse en danger de mort (mais peut-être qu’il est simplement curieux ou qu’il veut jouer), tandis qu’un humain tout à fait capable de la secourir décide de l’abandonner à son sort.

Lorsque nous apercevons un être humain en détresse, nous passons systématiquement à l’action – du moins quand les risques pour nous sont faibles ou inexistants. Mais lorsqu’il s’agit d’un animal, cette obligation morale tend à s’estomper. À plus forte raison quand cet animal appartient à un monde qui nous semble à part – un monde dans lequel, à notre sens, nous ne devrions pas intervenir.

Mais au fait, pourquoi ne devrions-nous pas intervenir ?

« Naturel » ne signifie pas « bien »

Aujourd’hui encore, bon nombre de personnes pensent que le mot « naturel » est synonyme de « bon » ou de « bien ». À leurs yeux, toute chose qui se déroule dans la nature doit absolument avoir lieu, autrement elle ne se produirait pas. 

Or, c’est en défiant la nature, en nous montrant plus rusés qu’elle et en la maîtrisant que nous avons pu évoluer. Nos médicaments, par exemple, ne sont pas « naturels ». Nos lunettes, nos béquilles, nos voitures, nos bicyclettes ne le sont pas non plus. Et il en va de même pour l’écran qui vous permet de lire cet article. Rien de tout cela ne pousse dans la nature.

Qui plus est, nous intervenons constamment dans la nature – le plus souvent, il est vrai, pour servir nos propres intérêts. Nous l’avons déblayée pour nos routes, nos cultures, nos parcs et nos bâtiments. Et ce faisant, nous avons tué un nombre incalculable d’animaux.

Nous sommes nombreux à penser que les humains devraient tenter de mettre un terme à la souffrance qu’ils infligent eux-mêmes aux animaux sauvages, en construisant par exemple des ponts et des tunnels qui serviront de passages aux animaux dont nous avons morcelé l’habitat ou le territoire.

Mais qu’en est-il de la souffrance dont les humains ne sont pas responsables ? Après tout, la souffrance reste la souffrance, quelle que soit son origine. Pour un lapin, par exemple, peu importe que sa douleur soit causée par la maladie ou le piège d’un braconnier (si tant est que ces souffrances soient d’un intensité similaire).

Si vous aviez été à la place de ce photographe, votre empathie, toute naturelle, vous aurait peut-être incité à agir. Mais cet acte, quoique concret, aurait eu un impact limité. Les interventions auxquelles nous assistons de nos jours sont, elles, d’une bien plus grande portée. Nous vaccinons certaines populations d’animaux sauvages (même si, en réalité, l’objectif est d’éviter une contamination humaine). Nous avons également recours à la contraception dans certains parcs naturels, estimant qu’il est plus moral d’empêcher la naissance de certains animaux que d’en laisser d’autres mourir de faim dans d’atroces souffrances.

Pourquoi les visions idylliques de la nature sont fausses

Il se peut que vous ayez une vision très romantique de la nature, pensant ainsi que le bonheur et la sérénité y abondent. S’il est vrai que notre perception de la nature a changé à travers les âges, il semble aujourd’hui tout à fait raisonnable de la décrire comme un lieu cruel où “griffes et crocs sont rouges de sang”. 

Voici en partie pourquoi.

Nous, humains, avons assez peu d’enfants, mais ceux-ci font l’objet de soins parentaux permettant à la grande majorité d’entre eux de survivre (c’est le cas dans les pays occidentaux, certes, mais aussi de plus en plus souvent dans les pays en développement). Beaucoup d’animaux, peut-être même la majorité, adoptent une stratégie différente : ils donnent naissance à un grand nombre de petits dont ils s’occupent peu. Par conséquent, seuls quelques individus survivent (la taille de la population reste donc stable). En raison de cette stratégie, nommée « stratégie r » par les biologistes (la première que j’ai mentionnée est appelée « stratégie K »), un nombre colossal d’animaux meurent à un très jeune âge. Le lapin commun, par exemple, peut mettre au monde 360 petits durant sa vie, mais seuls 15 % d’entre eux atteignent l’âge d’un an. Certains animaux peuvent produire des centaines, des milliers, voire des centaines de milliers d’œufs, mais tous ne peuvent se développer. Cela dit, même chez les animaux qui ne donnent naissance qu’à un petit nombre de petits, bien souvent, un ou plusieurs meurent précocement. Les pandas, par exemple, donnent naissance à des jumeaux, mais seul un petit survit puisque les parents délaissent l’autre.

Bon nombre de ces animaux, si ce n’est la majorité, meurent probablement de manière lente et douloureuse. Outre la faim, la soif, le froid et la sécheresse, les animaux sauvages endurent les blessures et les maladies, et ce, sans jamais recevoir de soins médicaux. Ils sont confrontés aux catastrophes naturelles telles que les inondations et les incendies. Ils sont également victimes du parasitisme et, bien sûr, de la prédation (voir la vidéo ci-dessous ; attention, certaines images sont choquantes).

À présent, parlons chiffres. On compte environ sept milliards d’humains. Le nombre de poissons capturés chaque année se situe, selon de grossières estimations, entre 1000 et 3000 milliards. Quant au nombre total d’animaux sur Terre, il avoisinerait, selon des estimations encore plus grossières, 10¹⁹ (voir cet article pour plus d’informations).

Comment ne pas en conclure que les visions idylliques de la nature sont non pertinentes et que la quantité de souffrance globale y est considérable ?

La question de savoir si nous devrions agir ou non face à ce gigantesque problème est globalement controversée. Toutefois, je trouve étonnant qu’elle le soit aussi parmi les véganes et les défenseurs des droits des animaux, lesquels semblent convaincus que nous devrions nous préoccuper uniquement des souffrances que nous provoquons nous-mêmes. Encore une fois, aux yeux de l’animal, peu importe que nous ayons causé sa souffrance ou non.

Oui, prédire les répercussions de nos interventions pourrait s’avérer particulièrement difficile. Oui, nos interventions pourraient avoir des retentissements catastrophiques. Mais les personnes qui travaillent sur cette problématique sont clairement conscientes de sa complexité et des risques en présence. C’est justement pourquoi elles préconisent des modifications lentes et graduelles. N’oublions pas non plus que ce qui se déroule habituellement dans la nature est épouvantable, et ce, depuis toujours. Si vous n’en êtes pas convaincu, je vous conseille de regarder la vidéo ci-dessous (attention, certaines images sont choquantes).

À mon sens, la question principale n’est pas de savoir si nous devrions intervenir ou non, mais dans quelle mesure et comment. D’ailleurs, je pense que la plupart des gens, s’ils en prenaient connaissance, cautionneraient les interventions déjà mises en oeuvre (sauvetages individuels d’animaux, vaccinations et contraceptions). Toutefois, ne devrions-nous pas aller un peu plus loin ?

Deux planètes

Une lettre encadrée est accrochée sur l’un des murs du bureau berlinois de l’organisation végane VEBU. C’est Annika, une petite fille qui décédera ultérieurement d’une tumeur au cerveau, qui l’a écrite à l’attention du directeur général de l’association, mon ami Sebastian Joy. Dans sa lettre, Annika propose que nous ayons deux planètes : une pour les humains, une autre pour les animaux. Cette idée, touchante, peut sembler pertinente à première vue. Mais après réflexion, on se dit que la planète réservée aux animaux ne serait rien de moins qu’un puits de souffrance.

Si les humains parviennent à échapper à leur autodestruction, et s’ils deviennent plus compatissants qu’ils ne le sont aujourd’hui, il se pourrait qu’un jour, ils viennent en aide aux animaux sauvages en rendant leur vie plus agréable, voire en mettant un terme à leur souffrance. Je n’ignore pas qu’aux yeux de certaines personnes, cette idée paraît insensée. Ou terriblement prétentieuse. On objectera sans doute que ces interventions ne sont pas une priorité puisqu’il existe déjà des moyens plus simples d’aider les humains et les animaux. Il faut pourtant garder à l’esprit que nous serons peut-être encore présents sur cette planète dans une dizaine voire une centaine de milliers d’années. Qui sait quelles évolutions morales et technologiques nous connaîtrons d’ici là ?

En attendant, que pouvons-nous faire ? Nous pouvons commencer par faire preuve d’ouverture d’esprit face à cette problématique. Nous pouvons réexaminer nos préjugés, spécistes ou autres. Nous pouvons revoir nos priorités en ce qui concerne les droits des animaux et la prévention de la souffrance, s’il y a lieu. Nous pouvons diffuser ces idées. Nous pouvons apporter notre soutien aux interventions déjà mises en œuvre. Nous pouvons aussi nous ouvrir au développement des nouvelles technologies qui seront susceptibles de nous aider à l’avenir.

Schopenhauer disait que les humains sont les démons sur Terre, et les animaux les âmes tourmentées par ceux-ci. Je pense qu’il pourrait en être autrement. Qui sait, nous pourrions même devenir un jour leurs anges gardiens.

Voulez-vous en savoir plus sur ce sujet ? Je vous invite à regarder cette vidéo et lire le programme de recherche du Foundational Research Institute.

Cet article s’inspire du discours prononcé par Oscar Horta à la Conférence sur la Sentience de Berlin.

Il est peut-être temps de prendre au sérieux les sentiments des animaux

Traduction libre de l’article Maybe it’s time to take animal feelings seriously (nymag.com)

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Les chiens sont capables d’interpréter les émotions des humains. Les chevaux aussi, semble-t-il. Les baleines ont des accents régionaux. Les corbeaux devinent les pensées de leurs congénères – un phénomène que les scientifiques appellent «théorie de l’esprit » et qui a longtemps été considéré comme une aptitude spécifiquement humaine. Ces découvertes, qui ont toutes été publiées ces dernières semaines, indiquent que nombre de traits et de facultés que nous estimons « exclusivement humains » ne le sont pas vraiment.

Cette affirmation donne probablement l’impression de pencher dangereusement du côté de l’anthropomorphisme, et si vous connaissez un tant soit peu le domaine d’étude des comportements animaux, vous savez sans doute ceci : l’anthropomorphisme nuit. Les animaux sont des animaux, et les humains des humains. Présumer, par exemple, qu’un éléphant ressent la joie de la même manière qu’un humain est risible d’un point de vue scientifique. Telle est la pensée qui a dominé ce champ de recherche pendant la plus grande partie du siècle passé et que l’on pourrait résumer ainsi : éviter à toute force, voire tourner en dérision, tout projet de recherche qui oserait suggérer que les animaux pensent et ressentent de la même manière que les humains.

Toutefois, de nouvelles études comme celles mentionnées plus tôt ainsi qu’une multitude d’ouvrages récemment écrits par des biologistes et des rédacteurs scientifiques de renom considèrent avec le plus grand sérieux la vie intérieure des animaux. Désormais, d’éminents scientifiques estiment que, si l’intention première était louable, des décennies de rejet automatique de toute forme d’anthropomorphisme ont surtout entravé la recherche. « Ça a détruit le champ d’étude », a même déclaré le biologiste et auteur Carl Safina lors d’un échange avec Science of Us. « Ça ne l’a pas seulement freiné, ça l’a mené à sa perte. Les gens n’ont même pas pu poser ces questions pendant un quarantaine d’années. »

Le livre de Safina, intitulé Beyond words : what animals think and feel, est en phase avec le prochain ouvrage du célèbre primatologue Frans de Waal, Are we smart enough to know how smart animals are ? En effet, les deux chercheurs plaident en faveur de ce que le biologiste Gordon Burghardt a appelé l’« anthropomorphisme critique » – c’est-à-dire l’emploi des intuitions et de la compréhension humaines comme point de départ pour comprendre la cognition animale. « Dire que les animaux planifient l’avenir ou qu’ils se réconcilient après un combat va au-delà du langage anthropomorphique, ces termes expriment des idées testables », écrit de Waal.

À partir des années 1910-1920, la science du comportement animal a commencé à privilégier la description dans ses tentatives de dissiper les superstitions (les chats ne sont pas les compagnons des sorcières, les tortues ne sont pas particulièrement obstinées, les sauterelles ne sont pas paresseuses, etc.). Malheureusement, à partir d’un certain moment, « la description, à elle seule, est devenue « la«  science du comportement animal », écrit Safina dans son livre publié l’été dernier. « Le fait de se demander quels sentiments ou quelles pensées pouvaient motiver l’acte comportemental était devenu complètement tabou. » Selon Safina, les notes d’un « bon » scientifique ressembleraient à ceci : « L’éléphant se place entre son petit et la hyène.» Un « mauvais »  scientifique aux tendances anthropomorphiques, quant à lui, décrirait cette même scène de la façon suivante : « La mère se positionne dans le but de protéger son petit de la hyène .» Comment ce chercheur pourrait-il bien prouver les intentions de la mère ? Puisqu’on ne peut observer ni une pensée ni un sentiment, présumer leur existence chez les animaux était par conséquent jugé non scientifique.

Jadis, le simple fait d’évoquer la question d’une conscience animale pouvait suffire à détruire une carrière. Dans les années 1970, Donald Griffin – un biologiste reconnu qui avait récemment découvert l’écholocalisation (ou sonar) chez les chauves-souris – aborda ledit sujet dans son ouvrage Question of animal awareness. Sa réputation professionnelle en fut considérablement écornée. Jane Goodall essuya elle aussi des critiques après avoir osé « humaniser » les chimpanzés de son étude en leur donnant des noms, et, pas plus tard que dans les années 1990, un auteur de la prestigieuse revue Science déclara que la recherche sur la cognition animale n’était pas un projet qu’il recommanderait « à une personne sans titularisation ».

De meilleures données, obtenues notamment grâce aux progrès de l’imagerie cérébrale et aux vidéos enregistrées par les chercheurs travaillant sur le terrain, obligent désormais bon nombre de scientifiques à repenser certains points fondamentaux de la cognition animale. De nos jours, il ne se passe pas une semaine sans qu’une nouvelle étude avançant les preuves que telle ou telle espèce possède ce que l’on a pu considérer autrefois comme une faculté ou une émotion spécifiquement humaine ne soit publiée.

Des manifestations d’empathie, et même des comportements réconfortants, ont été observés chez diverses espèces. Une étude récente propose que le campagnol des prairies, un rongeur vivant sur les territoires américain et canadien, réconforte son congénère rendu stressé par un (petit) choc électrique. Des comportements ressemblant fortement à la consolation ont également été observés chez des animaux connus pour leur sociabilité, comme les éléphants. Quand un éléphant d’Asie remarque qu’un de ses congénères est anxieux, les chercheurs observent que le premier réagit en touchant le second avec sa trompe. « Je n’ai jamais entendu une telle vocalisation lorsque les éléphants sont seuls », explique le directeur de l’étude Joshua Plotnik à Discovery. « Ça pourrait être un signal du genre « chut… ça va aller », le type de son qu’un humain adulte utiliserait pour réconforter un bébé. » Certains scientifiques avancent que le bâillement contagieux, qui a été récemment observé et filmé chez les chimpanzés, est également un signe d’empathie.

Plusieurs études ont révélé que certains animaux manifestent des signes de conscience de soi. La meilleure méthode à la disposition des chercheurs pour mesurer ce concept pourtant abstrait est le test du miroir (de récents travaux ont toutefois remis en question sa justesse). Le sujet est généralement marqué avec un colorant visible mais inodore avant d’être placé devant un miroir. Pour réussir ce test, celui-ci doit observer la marque dans le miroir, puis l’examiner sur son propre corps (cela indique que l’animal comprend que la réflexion est une représentation de lui-même).

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Les grands singes et les singes ne sont pas les seuls à y parvenir. En effet, au début des années 2000, deux chercheurs ont montré que les grands dauphins pouvaient réussir ce test haut la main. Dans son dernier livre Voices in the ocean, la rédactrice scientifique Susan Casey indique que les éléphants et les pies le réussissent également (les humains n’y parviennent pas avant l’âge de 2 ans).

Certains animaux seraient capables de comprendre le point de vue de leurs congénères. Outre le comportement récemment mis en évidence du corbeau, il s’avère que le geai buissonnier peut se représenter le point de vue d’un autre geai, ce qui l’aide à cacher sa nourriture. Quant au geai des chênes mâle, il serait en mesure de deviner avec justesse le type de nourriture qu’une femelle pourrait apprécier. « Nous avons longtemps pensé que seuls les humains pouvaient faire ça », explique Nicola Clayton, psychologue à l’université de Cambridge, au magazine américain Wired. « Nous avons démontré grâce à une série d’expériences que ça ne semble pas être le cas. »

À l’ère des vidéos virales, il devient facile de souscrire à l’idée que l’anthropomorphisme est désormais parfaitement acceptable… et de se laisser emporter. Les réactions suscitées par une photo récente de trois kangourous illustrent parfaitement ce phénomène. Selon la légende qui accompagnait l’image sur Facebook, le mâle et le petit « pleuraient » la femelle qui venait de mourir. Les médias s’en sont emparés, la prenant pour argent comptant et affichant des titres du même tonneau que celui-ci : « Une mère kangourou mourante tient son petit pendant ses derniers instants.»

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Conformément au cycle de vie de toute histoire virale, les tentatives de démystification n’ont pas tardé à frapper : selon certains articles improbateurs, le kangourou mâle tentait simplement d’initier un rapport sexuel avec la femelle, et toute interprétation contraire relevait d’un « anthropomorphisme naïf ». De son côté, Safina soutient qu’aucune conclusion ne peut être tirée d’une photographie, que ce soit dans un sens ou dans l’autre. À vrai dire, l’image ou, plus précisément, les réactions polarisées qu’elle a suscitées sur la toile nous en apprend davantage sur nous-mêmes que sur l’éthologie des kangourous.

« La seule chose qui n’est presque jamais permise, ni même envisagée, c’est le fait qu’il puisse exister des nuances », souligne Safina. « Il existe toute une palette d’émotions chez les humains comme chez les non-humains. » Après la mort d’un humain, par exemple, les proches éprouvent toute une gamme d’émotions – le déni, la confusion, voire des rires terriblement inappropriés. « Mais avec les animaux, tout devrait être noir ou blanc », explique-t-il. Soit nous voulons croire que les animaux sont purs, bienveillants et globalement meilleurs que nous, soit nous voulons croire exactement le contraire : que nous sommes les créatures les plus remarquables de la planète et que le comportement animal ne relève que de l’instinct (comme si ce n’était jamais le cas du comportement humain !).

Certes, se précipiter vers des conclusions infondées appuyant l’idée que les animaux sont tout à fait comme nous relève de la pseudoscience. Mais volontairement ignorer les preuves de comportements animaux étonnamment similaires aux nôtres est tout aussi biaisé et non scientifique. « Ce qu’il faut retenir, c’est que l’anthropomorphisme n’est pas toujours aussi problématique qu’on le pense », écrit de Waal, ajoutant que cela est d’autant plus vrai pour les animaux dont le cerveau est similaire au nôtre : les singes, bien évidemment, mais aussi les éléphants et certains mammifères marins comme les dauphins. Après tout, nous sommes nous aussi des animaux.

 

 

Les « nouveaux athées » face au véganisme : Sam Harris, Richard Dawkins et le fardeau supplémentaire qui pèse sur les grandes figures de la morale

Traduction libre de l’article New Atheists must become new vegans : Sam Harris, Richard Dawkins and the extra burden on moral leaders (salon.com)

Au vu des découvertes faites dans les domaines des neurosciences et de la biologie – y compris la biologie évolutive, ceux qui souhaitent un monde plus altruiste devront également prendre en compte les animaux.

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Le philosophe et neuroscientifique Sam Harris, qui a beaucoup écrit sur la morale et ses liens indissolubles avec le bien-être des créatures conscientes, a évoqué sa consommation de viande lors d’un échange enregistré pour un podcast de 2015. Face au psychologue Paul Bloom, Harris avoue :

« Le fait que je participe à un système agissant sciemment de cette manière (il fait référence ici à l’élevage industriel) fait plus ou moins de moi un hypocrite. Nous sommes deux à reconnaître notre contribution à un système qui n’est pas seulement objectivement mauvais, en un sens, mais peut-être si mauvais qu’il pourrait figurer sur la courte liste des choses qui feront honte à nos descendants. »

Heureusement, Harris nous apprend dans un podcast publié plus tôt ce mois-ci qu’il est devenu par la suite végétarien et qu’il souhaite devenir végane. Étant donné son statut de fervent défenseur de la pensée rationnelle, j’ai toujours pensé que ce jour allait arriver. En plus de donner quelques décibels supplémentaires à mon travail de sensibilisation concernant les implications de nos choix alimentaires, cette volonté de pratiquer un examen moral sans complaisance de notre mode de vie est à mes yeux une véritable source d’inspiration. Oui, de quoi mes descendants auront-ils honte ?

Le moment est venu pour les confrères scientifiques et intellectuels de Harris de prendre la mesure du débat moral autour de la consommation de viande. Puisqu’ils entendent participer à la construction d’une civilisation juste et compatissante, ceux-ci devraient cesser de faire comme si les animaux non humains ne comptaient pas parmi ses citoyens. Grâce aux avancées réalisées dans les domaines des neurosciences et de la biologie, nous savons que les animaux sont capables de souffrir. Si nous considérons également nos capacités technologiques à produire des aliments sans avoir recours aux animaux, nos connaissances grandissantes sur la nutrition et la santé (y compris le rôle de la consommation de produits animaux dans le développement de nombreuses maladies chroniques) et l’immense contribution des productions de lait et de viande au changement climatique (sans doute notre plus grand défi), alors la direction vers laquelle notre « boussole morale » pointe désormais ne laisse plus aucun doute.

Comme je l’ai écrit dans un article précédent :

« Malheureusement, les arguments en faveur du véganisme sont dévoyés par certains guérisseurs quantiques, naturopathes, homéopathes et autres individus qui prétendent que le brocoli possède une qualité de vibration en phase avec notre corps… C’est pourquoi la philosophie végane est jugée irrationnelle, illogique et proche de certaines opinions hostiles à la médecine moderne. »

Le véganisme a été récupéré par des hippies mal informés de la même manière que la méditation a été entachée d’une inclination à la stupidité. Les deux, éclipsés par le mysticisme et les pseudo-sciences, sont devenus invisibles aux yeux des personnes rationnelles. Harris a tenté de vacciner (le jeu de mots est voulu) la spiritualité contre l’occultisme, et ses premières tentatives de défense du véganisme ne font aujourd’hui que répéter cette démarche rationnelle. Mais ce fardeau est bien trop lourd pour une seule personne ; c’est pourquoi d’autres figures publiques devraient dès à présent se mobiliser.

À l’instar du mouvement des nouveaux athées au début des années 2000, la question de la consommation de viande semble être au seuil d’un changement radical en matière d’attention publique et de soutien ouvert de la part des intellectuels. Peut-on dès lors espérer l’avènement d’un mouvement de « nouveaux véganes » ? Ce que j’argumenterai ici, c’est que nous sommes encore loin de ce basculement qui nous paraît pourtant si proche. En effet, de nombreuses personnes ayant choisi la voie du progrès moral semblent avoir déjà adopté le véganisme en théorie, mais pas en pratique.

Lors d’un échange avec l’éthicien Peter Singer, le biologiste Richard Dawkins souligne :

« [Cela] me place dans une position morale difficile. Je pense que vous avancez un argument solide lorsque vous affirmez que toute personne qui consomme de la viande a le devoir d’y réfléchir sérieusement, et je ne trouve aucun contre-argument valable. Je me trouve dans une situation semblable à celle que vous et moi aurions connu, enfin probablement pas vous mais moi, il y a 200 ans […] lors d’une conversation sur l’esclavage. Ce que j’aimerais vraiment voir, c’est que des personnes comme vous exercent une bien plus grande influence sur ce que j’appellerais la conscientisation, et qu’elles retournent la situation afin que le fait de ne pas manger de viande devienne une norme sociétale. »

« Des personnes comme vous » ? Et pourquoi pas des personnes comme Richard Dawkins ?

Michael Shermer, auteur de l’ouvrage The moral arc, a twitté : « Pouah. Hier soir, j’ai regardé Earthlings alors que j’effectuais des recherches sur le progrès moral. On a l’impression d’une régression morale lorsqu’il s’agit des animaux. » Il a également écrit un article intitulé Confessions of a speciesist. Aussi prometteur que cela puisse paraître, il a pourtant admis : « Non, je ne suis pas végétarien, mais je pense que nous devrions élargir notre cercle moral pour y inclure les animaux marins et tous les primates, pour commencer. »

Lawrence Krauss a récemment invité Peter Singer à l’occasion d’un débat public à l’Université d’État de l’Arizona. Après s’être vanté de porter des chaussures véganes au début de l’événement, et avoir longuement discuté de l’éthique de la consommation de viande avec Singer (jugeant l’argument moral en faveur du végétarisme « percutant »), il laissa seulement entendre qu’il deviendrait peut-être végétarien.

Ce genre d’hypocrisie morale devrait être passée au crible et ridiculisée comme il se doit – ridiculisée au point de constituer un suicide professionnel pour tout intellectuel qui s’obstine dans cette voie. Pour des raisons tout à fait absurdes, Sam Harris a été violemment critiqué après avoir affirmé que la torture d’êtres humains pouvait être légitime dans quelques cas rares et extrêmes (cette polémique était le fruit d’interprétations grossièrement fautives de ses arguments), alors que la réputation de ses confrères n’est jamais ternie de la sorte lorsque ceux-ci admettent leur soutien implicite à la torture systématique d’animaux non humains.

Le psychologue Steven Pinker, que j’admire beaucoup, a écrit un livre brillant intitulé Better angels of our nature : the decline of violence in history and its causes. Dans cet ouvrage à la fois dense et volumineux, Pinker ne consacre pas plus de cinq pages aux questions de la consommation de viande et de l’élevage industriel. Bien qu’optimiste à l’égard du déclin de la violence intra-humaine, Pinker affirme : « Ces impondérables, je pense, empêchent le mouvement pour les droits des animaux de suivre la même trajectoire que les autres révolutions sociales. Mais pour le moment, l’emplacement de la ligne d’arrivée est hors sujet. » Mais quel est donc le sujet pour Pinker ? Le bien-être des humains, j’imagine.

Les figures emblématiques de l’athéisme, de la laïcité, des sciences et de la raison ont fait des merveilles dans de nombreux débats publics. Mais bien qu’elles se prononcent sur des questions autres que celles de l’endoctrinement religieux et de ses répercussions sur les droits de la personne, elles continuent le plus souvent d’ignorer celle des droits des animaux. L’avantage de la raison, c’est qu’elle constitue un outil qui ne présuppose aucune conclusion ; au contraire, c’est un processus qui fait germer les réponses à la lumière des meilleures données disponibles. À l’heure actuelle, les meilleures données disponibles nous indiquent que la consommation de viande nuit aux animaux, à notre santé et à l’environnement. Cela, nombre de « nouveaux athées » et de leurs confrères l’ont déjà compris. Il ne leur reste plus qu’à agir en conséquence.

Maladies, blessures, famine… Les animaux sauvages souffrent. Nous devrions les aider.

Traduction libre de l’article Wild animals endure illness, injury, and starvation. We should help. (vox.com)

article-0-0C623E37000005DC-638_634x366Au début de l’année 2015, l’abattage du lion Cecil par un chasseur américain a capté l’attention du monde entier. Les gens ont été profondément choqués par cette tragédie – avec raison d’ailleurs, et leur indignation n’a épargné aucune forme de chasse au trophée. Plusieurs compagnies aériennes ont même réagi en interdisant toute une gamme de trophées de chasse sur leurs vols. En octobre 2015, nouveau scandale : cette fois, c’est l’abattage d’un éléphant par un chasseur allemand au Zimbabwe qui provoque un tollé. À l’évidence, la mise à mort sans nécessité d’un animal sauvage, qu’elle soit légale ou non, suscite immanquablement notre colère.

Pourtant, notre indignation ne devrait pas s’arrêter là. Certes, l’exploitation des animaux est un mal profond que nous devons combattre, mais il existe une autre source de souffrance pour les animaux sauvages qui mérite tout autant notre mobilisation : la nature elle-même.

La souffrance des animaux sauvages : une tragédie

De nos jours, la plupart d’entre nous n’ont qu’un contact limité avec la nature sauvage, ce qui favorise bien évidemment les perceptions romantiques de celle-ci. Les images que nous voyons d’elle montrent le plus souvent des paysages vierges habités par des animaux sauvages à la fois photogéniques et en bonne santé.

Mais cette incroyable beauté masque en réalité un océan de souffrance. En effet, bon nombre d’animaux sauvages endurent sans relâche la famine, les blessures et les maladies. Les souffrances éprouvées par les animaux qui sont la proie de prédateurs comme Cecil sont particulièrement abominables. Les mouettes picorent les yeux des bébés phoques afin de les rendre aveugles, puis les dévorent une fois morts. Les musaraignes, grâce à leur venin, paralysent leurs proies afin de pouvoir les manger vivantes, petit à petit, et ce, sur plusieurs jours.

La souffrance des animaux sauvages est ahurissante de par son ampleur, mais très peu d’actions sont entreprises pour l’atténuer. Si de nombreuses organisations œuvrent pour la préservation des écosystèmes, peu se focalisent sur le bien-être des animaux qui les habitent. Certes, de plus en plus de gens prennent conscience des terribles souffrances que les chasseurs et les braconniers infligent aux animaux sauvages, mais la question de la lutte contre les atrocités naturelles affectant ces mêmes animaux suscite encore peu de réflexion.

Les animaux sauvages, qui ne sont guère différents des chiens et des chats que nous aimons tant, méritent eux aussi notre compassion. Aussi devrions-nous essayer de les aider, mais avec prudence, afin de ne pas perturber les écosystèmes dont nous dépendons tous et causer de nouvelles souffrances.

Que pouvons-nous faire pour mettre un terme à la souffrance des animaux sauvages ?

Le bien-être des animaux sauvages représente un domaine encore largement inexploré. Voici ce que nous pouvons faire dès à présent :

a) promouvoir l’idée qu’il faut aider les animaux sauvages

b) rechercher des formes d’intervention réalisables

Nos premières interventions dans la nature seront sans doute modestes. Les effets négatifs pouvant être lourds de conséquences, nous avons tout intérêt dans un premier temps à envisager de petites interventions et à tester nos idées dans un cadre expérimental. Notons toutefois que nous n’avons pas à choisir entre l’inaction et l’action disproportionnée. En effet, certaines interventions pourront être mises en œuvre à moyen terme sans causer de bouleversement majeur dans les écosystèmes.

Un type d’intervention que nous pouvons d’ores et déjà envisager consiste à vacciner les animaux sauvages. Nous l’avons d’ailleurs déjà fait pour lutter contre certaines maladies transmissibles aux humains comme la rage du renard. L’élimination des maladies chez les animaux sauvages par le biais de la vaccination offrira sans doute les mêmes bénéfices que chez les humains : une meilleure santé et un plus grand bien-être. Nous ignorons encore quelles maladies devraient être ciblées en premier, mais si nous envisageons sérieusement de recourir à la vaccination, nous pourrons établir des priorités comme nous le faisons déjà pour les populations humaines : en nous basant sur le nombre d’individus affectés, le degré de souffrance ressentie et notre aptitude à les traiter.

Une autre stratégie susceptible d’améliorer le bien-être des animaux sauvages consiste à réduire la taille de certaines populations. En effet, les problèmes liés à la faim, la prédation et les maladies tendent à s’aggraver au sein de populations trop importantes. L’emploi de contraceptifs pourrait justement nous permettre de réduire de façon non violente certains effectifs. D’ailleurs, cette méthode a déjà été expérimentée sur des populations de chevaux sauvages et de cerfs. Qui plus est, la contraception pourrait être employée en parallèle avec la vaccination afin de juguler tout surpeuplement pouvant affecter les autres espèces présentes dans l’écosystème.

Bien sûr, ces interventions pourraient ne pas fonctionner. C’est pourquoi nous devons avant toute chose conduire des recherches sur leur efficacité et leur sûreté. À mesure que nos technologies et nos connaissances dans ce champ de recherche progresseront, certaines solutions seront sans doute abandonnées au profit de méthodes plus prometteuses.

Ce n’est pas parce qu’une chose est naturelle qu’elle est souhaitable

On peut avoir le sentiment que les animaux sauvages se trouvent en dehors de notre champ d’action légitime, que tout projet d’intervention dans la nature relève de l’arrogance ou du mépris, que vouloir agir contre un phénomène aussi naturel que la souffrance des animaux sauvages participe de l’ingérence.

Mais cette vision des choses attache une trop grande importance à la préservation en soi des comportements et des systèmes naturels. Elle se fonde sur l’idée reçue qu’une chose est bonne simplement parce qu’elle est naturelle. Oui, la souffrance des animaux sauvages est naturelle, mais le cancer, le paludisme et les autres calamités contre lesquelles nous nous battons le sont tout autant. La variole était elle aussi naturelle, mais personne ne déplore son éradication. En outre, si nous jugeons bon d’intervenir quand des humains sont victimes d’un phénomène naturel, pourquoi en serait-il autrement quand les victimes sont des animaux sauvages ?  

Les activités humaines ont déjà un impact considérable sur les milieux naturels. Aussi, la question n’est plus de savoir s’il faudrait oui ou non agir en leur sein, mais si notre influence sur ceux-ci ne devrait pas davantage refléter notre compassion.

Les animaux ont une valeur morale intrinsèque supérieure à notre concept de « nature »

Certains partisans de l’écologie profonde et de courants similaires affirment que le monde naturel – qui englobe non seulement les animaux, mais aussi le sable des déserts et l’eau des rivières – possède en lui-même le droit fondamental d’être préservé de toute ingérence humaine. Les interventions visant à aider les animaux sauvages constitueraient donc à leurs yeux une transgression de ce droit.

Bien que ce point de vue ne soit pas sans attrait, il semble ignorer la différence fondamentale entre les êtres sensibles – qui sont doués de sentiments et d’expériences subjectives – et les entités non sensibles telles que les arbres et les pierres.

Tentons cette expérience de pensée. Imaginez-vous dans une maison en feu. Vous êtes pressé d’en sortir, mais plusieurs personnes dorment à l’autre bout du bâtiment. Ce n’est pas tout : votre collection de tableaux, si chère à votre coeur, se trouve également dans cette maison. Vous avez le choix entre sauver vos tableaux et réveiller le groupe de personnes. Se pourrait-il que la beauté artistique (ou toute autre valeur intrinsèque) de vos peintures vous incite à abandonner ces personnes à leur sort ? J’en doute fort. L’idée même de laisser souffrir un être sensible au profit d’un objet sans intérêt propre ni sentiment devrait en effet rebuter la plupart d’entre nous.

Mais alors, pourquoi notre concept de “nature” devrait-il prévaloir sur la souffrance des animaux sauvages ?

Nos inquiétudes concernant certains risques ne devraient pas nous empêcher d’agir

Pour justifier l’inaction, on peut arguer que nos interventions pourraient avoir des “effets d’entraînement” néfastes sur les écosystèmes (extinction de certaines espèces, surpopulations, etc.), ou évoquer le bilan déplorable de nos interventions passées.

Mais ces objections semblent ignorer la nature même des activités menées jusqu’à présent dans les milieux naturels : l’exploitation pour notre propre bénéfice. Les nouvelles formes d’interventions évoquées plus haut, pour leur part, sont motivées par l’altruisme et la compassion, et donc susceptibles de produire des résultats autrement plus bénéfiques.

Bien sûr, il ne faudra jamais sous-estimer les risques d’effets délétères liés à nos interventions. La prudence est donc de mise. Mais gardons à l’esprit que nombre de nos accomplissements résultent de notre détermination à agir au sein de systèmes à la fois complexes et dangereux. La médecine, par exemple, continue de vaincre les maladies les unes après les autres, et ce, en dépit de l’extrême complexité de notre organisme.

Tourné vers l’avenir

Ce sont nos progrès technologiques qui nous permettront d’apporter une aide toujours plus efficace et plus sûre aux animaux sauvages. C’est pourquoi il est impératif que des chercheurs se penchent dès aujourd’hui sur cette problématique. Il est également primordial que notre réflexion dépasse les concepts de population, d’espèce, d’écosystème et de biodiversité, car ce ne sont pas eux qui comptent moralement, mais les individus qui les composent et qui partagent cette planète avec nous.

Pourquoi sommes-nous des véganes pro-OGM ?

Traduction libre de l’article Why are we pro-gmo? (vegangmo.com)

Comme la plupart des gens, vous vous dites sûrement : « Des véganes en faveur des OGM ?! Vous voulez rire, non ? » Et pour cause : les conspirationnistes anti-OGM sont parvenus à récupérer le mouvement végane, faisant de nous les dindons de la farce.

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Nous sommes convaincus que le génie génétique et, par extension, les organismes génétiquement modifiés sont des technologies de première importance. À nos yeux donc, l’ignorance et les différents mythes qui entourent ce champ de recherche constituent au mieux un obstacle au progrès, au pire un préjudice grave.

En tant que véganes, nous nous sentons particulièrement concernés par cette question pour les raisons suivantes :

Les tests sur animaux. L’obstination à vouloir davantage de tests toxicologiques injustifiés mène à l’utilisation cruelle d’un plus grand nombre d’animaux dans les laboratoires. Par exemple, l’étude Séralini, qui a fait l’objet de très nombreuses critiques du fait de son non-respect des normes de bien-être animal et d’une rétraction en raison de sa mauvaise méthodologie, a imposé une longue et douloureuse agonie à plusieurs rats atteints de tumeurs, les expérimentateurs ayant décidé de ne pas les euthanasier en dépit de leur état de santé fortement dégradé. Certes, cette étude est un cas extrême, mais lorsque les activistes anti-OGM réclament des tests de sécurité pour des motifs purement idéologiques – alors que la sécurité des OGM fait consensus au sein de la communauté scientifique – des animaux en pâtissent inutilement.

Les produits alternatifs. Le génie génétique peut effectivement contribuer à la création de substituts aux produits animaux. Un exemple : l’insuline, qui provenait autrefois d’animaux abattus pour la consommation, est désormais produite par le biais de bactéries génétiquement modifiées. Les biotechnologies pourraient également nous permettre de remplacer les aliments d’origine animale comme le fromage (voir par exemple le projet des biohackers de Real Vegan Cheese). Notons qu’à l’heure actuelle, il est difficile de reproduire le goût et la texture du fromage à partir d’ingrédients d’origine végétale, et que le nombre réduit de fromages végétaliens réellement convaincants constitue un obstacle pour nombre de personnes qui songent à devenir véganes.

La santé et la nutrition. Grâce au génie génétique, nous serons en mesure de créer des plantes riches en éléments nutritifs pouvant faire défaut dans un régime végane, notamment la vitamine B12 et les oméga-3 DHA. Il sera dès lors plus facile de devenir végane et de le rester. Récemment, les chercheurs du CSIRO (Organisation fédérale australienne pour la recherche scientifique et industrielle) ont créé une variété de colza capable de produire des acides DHA. Les véganes ont besoin de ces oméga-3 à chaîne longue et leur version synthétique pourrait sauver la vie de nombreux poissons. Les humains aussi sont des animaux, et beaucoup d’entre eux ont cruellement besoin d’aide. Le génie génétique pourrait justement aider les populations souffrant de malnutrition à obtenir certains nutriments essentiels. 

L’environnement. La création de plantes nécessitant moins de pesticides et d’engrais contribuera au développement d’une agriculture durable plus respectueuse des différentes formes de vie sur cette planète : le nombre d’insectes tués sera moindre, la diminution des ruissellements agricoles réduira le risque d’empoisonnement des animaux marins, et les cultures sans labour ou nécessitant un travail réduit des sols sauveront la vie de nombreux animaux hypogés.

Les grandes entreprises. Tant que la réglementation et les politiques seront façonnées par des peurs infondées, seules les entreprises les plus importantes pourront s’en accommoder. Afin de restaurer des conditions de concurrence plus équitables et permettre aux petits groupes de chercheurs indépendants d’utiliser ces outils, une approche plus rationnelle des biotechnologies devrait être envisagée par les citoyens et leurs représentants.

Le progrès scientifique. Les avancées dans un domaine scientifique particulier sont susceptibles de profiter à d’autres champs de recherche. Ainsi, la biologie animale peut tirer parti de certaines découvertes en biologie végétale. Un exemple : ce traitement de la leucémie, qui résulte de la recherche en phytopathologie.

Une minorité bruyante tente manifestement de récupérer la cause végane par le biais de réflexions conspirationnistes et d’informations sans valeur sur les OGM. Le meilleur antidote contre cette désinformation reste la pensée critique ainsi que les sources d’informations scientifiques et compétentes.

Ensemble, opposons-nous aux anti-OGM !

 

Article complémentaire :

Allez-y — Mangez de la nourriture génétiquement modifiée. Ce n’est pas mauvais pour vous. (L’Animaliste)