Les « nouveaux athées » face au véganisme : Sam Harris, Richard Dawkins et le fardeau supplémentaire qui pèse sur les grandes figures de la morale

Traduction libre de l’article New Atheists must become new vegans : Sam Harris, Richard Dawkins and the extra burden on moral leaders (salon.com)

Au vu des découvertes faites dans les domaines des neurosciences et de la biologie – y compris la biologie évolutive, ceux qui souhaitent un monde plus altruiste devront également prendre en compte les animaux.

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Le philosophe et neuroscientifique Sam Harris, qui a beaucoup écrit sur la morale et ses liens indissolubles avec le bien-être des créatures conscientes, a évoqué sa consommation de viande lors d’un échange enregistré pour un podcast de 2015. Face au psychologue Paul Bloom, Harris avoue :

« Le fait que je participe à un système agissant sciemment de cette manière (il fait référence ici à l’élevage industriel) fait plus ou moins de moi un hypocrite. Nous sommes deux à reconnaître notre contribution à un système qui n’est pas seulement objectivement mauvais, en un sens, mais peut-être si mauvais qu’il pourrait figurer sur la courte liste des choses qui feront honte à nos descendants. »

Heureusement, Harris nous apprend dans un podcast publié plus tôt ce mois-ci qu’il est devenu par la suite végétarien et qu’il souhaite devenir végane. Étant donné son statut de fervent défenseur de la pensée rationnelle, j’ai toujours pensé que ce jour allait arriver. En plus de donner quelques décibels supplémentaires à mon travail de sensibilisation concernant les implications de nos choix alimentaires, cette volonté de pratiquer un examen moral sans complaisance de notre mode de vie est à mes yeux une véritable source d’inspiration. Oui, de quoi mes descendants auront-ils honte ?

Le moment est venu pour les confrères scientifiques et intellectuels de Harris de prendre la mesure du débat moral autour de la consommation de viande. Puisqu’ils entendent participer à la construction d’une civilisation juste et compatissante, ceux-ci devraient cesser de faire comme si les animaux non humains ne comptaient pas parmi ses citoyens. Grâce aux avancées réalisées dans les domaines des neurosciences et de la biologie, nous savons que les animaux sont capables de souffrir. Si nous considérons également nos capacités technologiques à produire des aliments sans avoir recours aux animaux, nos connaissances grandissantes sur la nutrition et la santé (y compris le rôle de la consommation de produits animaux dans le développement de nombreuses maladies chroniques) et l’immense contribution des productions de lait et de viande au changement climatique (sans doute notre plus grand défi), alors la direction vers laquelle notre « boussole morale » pointe désormais ne laisse plus aucun doute.

Comme je l’ai écrit dans un article précédent :

« Malheureusement, les arguments en faveur du véganisme sont dévoyés par certains guérisseurs quantiques, naturopathes, homéopathes et autres individus qui prétendent que le brocoli possède une qualité de vibration en phase avec notre corps… C’est pourquoi la philosophie végane est jugée irrationnelle, illogique et proche de certaines opinions hostiles à la médecine moderne. »

Le véganisme a été récupéré par des hippies mal informés de la même manière que la méditation a été entachée d’une inclination à la stupidité. Les deux, éclipsés par le mysticisme et les pseudo-sciences, sont devenus invisibles aux yeux des personnes rationnelles. Harris a tenté de vacciner (le jeu de mots est voulu) la spiritualité contre l’occultisme, et ses premières tentatives de défense du véganisme ne font aujourd’hui que répéter cette démarche rationnelle. Mais ce fardeau est bien trop lourd pour une seule personne ; c’est pourquoi d’autres figures publiques devraient dès à présent se mobiliser.

À l’instar du mouvement des nouveaux athées au début des années 2000, la question de la consommation de viande semble être au seuil d’un changement radical en matière d’attention publique et de soutien ouvert de la part des intellectuels. Peut-on dès lors espérer l’avènement d’un mouvement de « nouveaux véganes » ? Ce que j’argumenterai ici, c’est que nous sommes encore loin de ce basculement qui nous paraît pourtant si proche. En effet, de nombreuses personnes ayant choisi la voie du progrès moral semblent avoir déjà adopté le véganisme en théorie, mais pas en pratique.

Lors d’un échange avec l’éthicien Peter Singer, le biologiste Richard Dawkins souligne :

« [Cela] me place dans une position morale difficile. Je pense que vous avancez un argument solide lorsque vous affirmez que toute personne qui consomme de la viande a le devoir d’y réfléchir sérieusement, et je ne trouve aucun contre-argument valable. Je me trouve dans une situation semblable à celle que vous et moi aurions connu, enfin probablement pas vous mais moi, il y a 200 ans […] lors d’une conversation sur l’esclavage. Ce que j’aimerais vraiment voir, c’est que des personnes comme vous exercent une bien plus grande influence sur ce que j’appellerais la conscientisation, et qu’elles retournent la situation afin que le fait de ne pas manger de viande devienne une norme sociétale. »

« Des personnes comme vous » ? Et pourquoi pas des personnes comme Richard Dawkins ?

Michael Shermer, auteur de l’ouvrage The moral arc, a twitté : « Pouah. Hier soir, j’ai regardé Earthlings alors que j’effectuais des recherches sur le progrès moral. On a l’impression d’une régression morale lorsqu’il s’agit des animaux. » Il a également écrit un article intitulé Confessions of a speciesist. Aussi prometteur que cela puisse paraître, il a pourtant admis : « Non, je ne suis pas végétarien, mais je pense que nous devrions élargir notre cercle moral pour y inclure les animaux marins et tous les primates, pour commencer. »

Lawrence Krauss a récemment invité Peter Singer à l’occasion d’un débat public à l’Université d’État de l’Arizona. Après s’être vanté de porter des chaussures véganes au début de l’événement, et avoir longuement discuté de l’éthique de la consommation de viande avec Singer (jugeant l’argument moral en faveur du végétarisme « percutant »), il laissa seulement entendre qu’il deviendrait peut-être végétarien.

Ce genre d’hypocrisie morale devrait être passée au crible et ridiculisée comme il se doit – ridiculisée au point de constituer un suicide professionnel pour tout intellectuel qui s’obstine dans cette voie. Pour des raisons tout à fait absurdes, Sam Harris a été violemment critiqué après avoir affirmé que la torture d’êtres humains pouvait être légitime dans quelques cas rares et extrêmes (cette polémique était le fruit d’interprétations grossièrement fautives de ses arguments), alors que la réputation de ses confrères n’est jamais ternie de la sorte lorsque ceux-ci admettent leur soutien implicite à la torture systématique d’animaux non humains.

Le psychologue Steven Pinker, que j’admire beaucoup, a écrit un livre brillant intitulé Better angels of our nature : the decline of violence in history and its causes. Dans cet ouvrage à la fois dense et volumineux, Pinker ne consacre pas plus de cinq pages aux questions de la consommation de viande et de l’élevage industriel. Bien qu’optimiste à l’égard du déclin de la violence intra-humaine, Pinker affirme : « Ces impondérables, je pense, empêchent le mouvement pour les droits des animaux de suivre la même trajectoire que les autres révolutions sociales. Mais pour le moment, l’emplacement de la ligne d’arrivée est hors sujet. » Mais quel est donc le sujet pour Pinker ? Le bien-être des humains, j’imagine.

Les figures emblématiques de l’athéisme, de la laïcité, des sciences et de la raison ont fait des merveilles dans de nombreux débats publics. Mais bien qu’elles se prononcent sur des questions autres que celles de l’endoctrinement religieux et de ses répercussions sur les droits de la personne, elles continuent le plus souvent d’ignorer celle des droits des animaux. L’avantage de la raison, c’est qu’elle constitue un outil qui ne présuppose aucune conclusion ; au contraire, c’est un processus qui fait germer les réponses à la lumière des meilleures données disponibles. À l’heure actuelle, les meilleures données disponibles nous indiquent que la consommation de viande nuit aux animaux, à notre santé et à l’environnement. Cela, nombre de « nouveaux athées » et de leurs confrères l’ont déjà compris. Il ne leur reste plus qu’à agir en conséquence.

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