Pour un humanisme non spéciste

Traduction libre de l’article Taking Humanism Beyond Speciesism – Peter Singer, Free Inquiry, 24, no. 6 (Oct/Nov 2004), pp. 19-21

coverPendant les quelque deux mille ans d’histoire européenne marqués par des dogmes chrétiens jugés incontestables, de nombreuses discriminations ont pu profondément s’enraciner. Les humanistes se montrent, avec raison d’ailleurs, critiques à l’égard des chrétiens qui ne se sont pas encore affranchis de ces discriminations – par exemple, les inégalités homme-femme ou les discriminations en lien avec le sexe non reproductif. Mais il est curieux de constater qu’en dépit de nombreuses exceptions individuelles, ces mêmes humanistes ne sont pas parvenus à se défaire d’un des dogmes chrétiens les plus fondamentaux : le spécisme.

Cette discrimination est manifeste dans la tradition judéo-chrétienne. Dans le récit biblique de la création, le statut particulier des humains au sein du projet divin est exprimé en ces termes :

« Dieu a créé l’homme à son image… Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre. » [1]

Mais la création s’est gâtée, et la méchanceté a fini par régner sur Terre. Dieu a alors provoqué un déluge qui a noyé non seulement les humains corrompus, mais aussi la plupart des animaux non humains pourtant vraisemblablement innocents. Puis il a réaffirmé, dans un langage plus menaçant cette fois-ci, la domination octroyée aux humains :

« Et vous serez un sujet de crainte et d’effroi pour tout animal de la terre, pour tout oiseau du ciel, pour tout ce qui se meut sur la terre, et pour tous les poissons de la mer : ils sont livrés entre vos mains. » [2]

Les implications sont claires : agir de manière à susciter la crainte et l’effroi chez tout ce qui se meut sur Terre n’est pas indécent ; au contraire même, agir de la sorte est conforme au décret divin. Telle était donc la pensée du courant dominant du christianisme pendant au moins ses dix-huit premiers siècles. Certes, des esprits plus paisibles ont existé, comme Basile, Jean Chrysostome et – peut-être, car nous n’en avons pas de preuve contemporaine – François d’Assise, mais pendant la plus grande partie de l’histoire chrétienne, ceux-ci n’ont eu aucune influence significative sur la tradition dominante. Selon la tradition occidentale dominante, la nature existe pour servir les intérêts des êtres humains. Dieu a accordé à ces derniers le pouvoir de dominer la nature, et il ne se préoccupe nullement de la manière dont ils la traitent. Les humains sont les seuls êtres dignes de considération morale dans ce monde. La nature en soi n’a aucune valeur intrinsèque, et la destruction des plantes et des animaux ne constitue un péché que si elle porte préjudice aux humains.

Au fil des siècles, les chrétiens se sont montrés réticents à l’idée de prendre aux sérieux les intérêts propres des animaux, ce qui devrait être une raison supplémentaire pour les humanistes de récuser leur vision étroite du monde. Nous devrions mépriser cette religion pour la simple et bonne raison qu’elle célèbre un homme comme Paul de Tarse, qui a non seulement fait preuve de sexisme et d’homophobie, mais aussi posé la question « Dieu se met-il en peine des bœufs ? » comme s’il allait de soi que la réponse était négative. C’est d’ailleurs cette interrogation qui a incité les chrétiens à faire fi des textes sacrés hébreux prêchant quelque compassion envers les animaux. L’attitude de Paul envers les animaux, vigoureusement défendue par Augustin et Thomas d’Aquin, a pesé sur la pensée catholique romaine jusqu’au milieu du XIXe siècle, période à laquelle le pape Pie IX s’est opposé à la création d’une Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux à Rome au motif que son existence impliquerait l’idée que les humains ont des devoirs envers les animaux.

Il est intéressant de noter que, en Occident du moins, les défenseurs des animaux les plus influents sur le plan philosophique – Plutarque, Montaigne, Hume, Bentham, John Stuart Mill, Henry Salt, George Bernard Shaw – ont également fait preuve de scepticisme à l’égard de la religion. Même récemment, les acteurs principaux du mouvement de défense des animaux – feu Henry Spira et Ingrid Newkirk (et j’espère ne pas manquer de modestie en ajoutant mon nom à cette liste) – sont généralement incroyants. De même, les organisations les plus actives dans ce domaine sont non religieuses. Il existe bien des exceptions, mais – à la différence d’autres questions sociales comme le racisme, la pauvreté ou la paix dans le monde – on ne peut prétendre que les organisations religieuses ont joué un rôle important au sein du mouvement actuel qui vise à affranchir les animaux des souffrances que leur infligent les humains.

Bien sûr, les humanistes ne croient pas au mythe de la création de la Genèse. Ils sont conscients que – et je cite le texte L’Humanisme et ses Aspirations de l’Association humaniste américaine (aussi connu sous le titre Manifeste humaniste III) – « les humains font partie intégrante de la nature et [qu’ils] sont le résultat de changements évolutifs non guidés ». Autrement dit, nous sommes des animaux et nous ne bénéficions d’aucun droit, divin ou intrinsèque, d’asservir d’autres animaux. Comme le souligne le philosophe britannique Bertrand Russell, « depuis Copernic, il est évident que l’Homme n’a pas l’importance cosmique qu’il s’est jadis attribuée. Tout homme qui n’est pas parvenu à saisir cela ne peut qualifier sa philosophie de scientifique ».

Et pourtant, l’idée parfaitement religieuse que les humains sont au centre de l’univers moral semble encore bien-portante dans les cercles humanistes. J’ai examiné de près L’Humanisme et ses Aspirations, car, l’année dernière, j’ai été invité à le signer. À ma grande surprise, j’ai pu lire dans le paragraphe qui suit celui affirmant que l’humanité est le résultat de changements évolutifs non guidés, la phrase suivante : « Les valeurs éthiques découlent des besoins et des intérêts humains révélés par l’expérience. Les humanistes fondent les valeurs sur le bien-être humain tel que façonné par les circonstances, les intérêts, et les préoccupations des humains, et étendues à l’écosystème global et au-delà. » En dépit de la concession portant sur des préoccupations plus larges à la fin de cette phrase, et d’une autre remarque formulée en fin de document regardant « un devoir planétaire de protéger l’intégrité, la diversité et la beauté de la nature d’une manière sûre et durable », le manifeste donne clairement la priorité aux intérêts des membres de notre propre espèce.

Je n’ai pas signé L’Humanisme et ses Aspirations, car mes aspirations portent au-delà des intérêts humains et de l’écosystème global. Pourquoi devrions-nous fonder nos valeurs sur le bien-être des humains et non sur le bien-être de tous les êtres capables d’en éprouver ? Comment nier que de nombreux animaux possèdent des intérêts propres et la capacité d’éprouver du bien-être alors qu’ils sont clairement aptes à ressentir la douleur, la souffrance, le plaisir et la joie ? Il n’existe aucune raison non religieuse de ne pas accorder aux souffrances et aux plaisirs d’un animal non humain le même poids qu’aux souffrances et aux plaisirs similaires d’un être humain (bien sûr, si les capacités intellectuelles supérieures d’un être lui confèrent des intérêts qu’un être doué de capacités inférieures ne peut avoir, cela peut justifier une différence dans la manière dont nous devrions les traiter. Néanmoins, cela ne constitue pas une distinction entre humains et non-humains, car certains animaux non humains ont des capacités intellectuelles supérieures à celles de certains humains – par exemple, ceux qui souffrent de déficiences intellectuelles profondes [3]).

S’agissant des animaux non humains, Les Affirmations de l’humanisme, publié par le Conseil de l’humanisme laïc, est un peu plus pertinent que L’Humanisme et ses Aspirations, mais seulement un peu plus. Il y est écrit : « Nous voulons […] éviter d’infliger des souffrances inutiles aux autres espèces. ». Le document reconnaît donc que la souffrance des animaux non humains doit être prise en compte. Mais que devons-nous entendre par « souffrance inutile » ? Si le confinement des veaux et des cochons dans des box si petits qu’ils ne peuvent s’y retourner permet de diminuer le prix des viandes de veau et de porc, certains pourront prétendre que leur souffrance n’est pas « inutile ». Chaque année, dix milliards d’animaux sont abattus pour la consommation aux États-Unis seulement, et l’écrasante majorité d’entre eux mènent une vie misérable dans des fermes industrielles. Au vu des souffrances systématiques considérables causées par ces discriminations humaines généralisées, des déclarations plus fermes sont nécessaires. Il est temps pour les humanistes de prendre position contre cette exploitation féroce d’autres êtres sensibles, exploitation considérablement confortée par le point de vue religieux selon lequel les êtres humains sont la création spéciale de Dieu et les bénéficiaires du droit divin d’asservir les animaux.

[1] Genèse 1: 27-28.

[2] Genèse 9: 1-2.

[3] Pour une analyse plus poussée, voir La Libération animale, notamment le chapitre 1.

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Une réflexion sur “Pour un humanisme non spéciste

  1. Ce texte est vif et lapidaire, tout cela mériterait d’être quelque peu arrondi et nuancé. Mais dans le fond c’est bien exact que l’idée que les humains sont au centre de l’univers moral est encore florissante dans les cercles humanistes.

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