Il est peut-être temps de prendre au sérieux les sentiments des animaux

Traduction libre de l’article Maybe it’s time to take animal feelings seriously (nymag.com)

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Les chiens sont capables d’interpréter les émotions des humains. Les chevaux aussi, semble-t-il. Les baleines ont des accents régionaux. Les corbeaux devinent les pensées de leurs congénères – un phénomène que les scientifiques appellent «théorie de l’esprit » et qui a longtemps été considéré comme une aptitude spécifiquement humaine. Ces découvertes, qui ont toutes été publiées ces dernières semaines, indiquent que nombre de traits et de facultés que nous estimons « exclusivement humains » ne le sont pas vraiment.

Cette affirmation donne probablement l’impression de pencher dangereusement du côté de l’anthropomorphisme, et si vous connaissez un tant soit peu le domaine d’étude des comportements animaux, vous savez sans doute ceci : l’anthropomorphisme nuit. Les animaux sont des animaux, et les humains des humains. Présumer, par exemple, qu’un éléphant ressent la joie de la même manière qu’un humain est risible d’un point de vue scientifique. Telle est la pensée qui a dominé ce champ de recherche pendant la plus grande partie du siècle passé et que l’on pourrait résumer ainsi : éviter à toute force, voire tourner en dérision, tout projet de recherche qui oserait suggérer que les animaux pensent et ressentent de la même manière que les humains.

Toutefois, de nouvelles études comme celles mentionnées plus tôt ainsi qu’une multitude d’ouvrages récemment écrits par des biologistes et des rédacteurs scientifiques de renom considèrent avec le plus grand sérieux la vie intérieure des animaux. Désormais, d’éminents scientifiques estiment que, si l’intention première était louable, des décennies de rejet automatique de toute forme d’anthropomorphisme ont surtout entravé la recherche. « Ça a détruit le champ d’étude », a même déclaré le biologiste et auteur Carl Safina lors d’un échange avec Science of Us. « Ça ne l’a pas seulement freiné, ça l’a mené à sa perte. Les gens n’ont même pas pu poser ces questions pendant un quarantaine d’années. »

Le livre de Safina, intitulé Beyond words : what animals think and feel, est en phase avec le prochain ouvrage du célèbre primatologue Frans de Waal, Are we smart enough to know how smart animals are ? En effet, les deux chercheurs plaident en faveur de ce que le biologiste Gordon Burghardt a appelé l’« anthropomorphisme critique » – c’est-à-dire l’emploi des intuitions et de la compréhension humaines comme point de départ pour comprendre la cognition animale. « Dire que les animaux planifient l’avenir ou qu’ils se réconcilient après un combat va au-delà du langage anthropomorphique, ces termes expriment des idées testables », écrit de Waal.

À partir des années 1910-1920, la science du comportement animal a commencé à privilégier la description dans ses tentatives de dissiper les superstitions (les chats ne sont pas les compagnons des sorcières, les tortues ne sont pas particulièrement obstinées, les sauterelles ne sont pas paresseuses, etc.). Malheureusement, à partir d’un certain moment, « la description, à elle seule, est devenue « la«  science du comportement animal », écrit Safina dans son livre publié l’été dernier. « Le fait de se demander quels sentiments ou quelles pensées pouvaient motiver l’acte comportemental était devenu complètement tabou. » Selon Safina, les notes d’un « bon » scientifique ressembleraient à ceci : « L’éléphant se place entre son petit et la hyène.» Un « mauvais »  scientifique aux tendances anthropomorphiques, quant à lui, décrirait cette même scène de la façon suivante : « La mère se positionne dans le but de protéger son petit de la hyène .» Comment ce chercheur pourrait-il bien prouver les intentions de la mère ? Puisqu’on ne peut observer ni une pensée ni un sentiment, présumer leur existence chez les animaux était par conséquent jugé non scientifique.

Jadis, le simple fait d’évoquer la question d’une conscience animale pouvait suffire à détruire une carrière. Dans les années 1970, Donald Griffin – un biologiste reconnu qui avait récemment découvert l’écholocalisation (ou sonar) chez les chauves-souris – aborda ledit sujet dans son ouvrage Question of animal awareness. Sa réputation professionnelle en fut considérablement écornée. Jane Goodall essuya elle aussi des critiques après avoir osé « humaniser » les chimpanzés de son étude en leur donnant des noms, et, pas plus tard que dans les années 1990, un auteur de la prestigieuse revue Science déclara que la recherche sur la cognition animale n’était pas un projet qu’il recommanderait « à une personne sans titularisation ».

De meilleures données, obtenues notamment grâce aux progrès de l’imagerie cérébrale et aux vidéos enregistrées par les chercheurs travaillant sur le terrain, obligent désormais bon nombre de scientifiques à repenser certains points fondamentaux de la cognition animale. De nos jours, il ne se passe pas une semaine sans qu’une nouvelle étude avançant les preuves que telle ou telle espèce possède ce que l’on a pu considérer autrefois comme une faculté ou une émotion spécifiquement humaine ne soit publiée.

Des manifestations d’empathie, et même des comportements réconfortants, ont été observés chez diverses espèces. Une étude récente propose que le campagnol des prairies, un rongeur vivant sur les territoires américain et canadien, réconforte son congénère rendu stressé par un (petit) choc électrique. Des comportements ressemblant fortement à la consolation ont également été observés chez des animaux connus pour leur sociabilité, comme les éléphants. Quand un éléphant d’Asie remarque qu’un de ses congénères est anxieux, les chercheurs observent que le premier réagit en touchant le second avec sa trompe. « Je n’ai jamais entendu une telle vocalisation lorsque les éléphants sont seuls », explique le directeur de l’étude Joshua Plotnik à Discovery. « Ça pourrait être un signal du genre « chut… ça va aller », le type de son qu’un humain adulte utiliserait pour réconforter un bébé. » Certains scientifiques avancent que le bâillement contagieux, qui a été récemment observé et filmé chez les chimpanzés, est également un signe d’empathie.

Plusieurs études ont révélé que certains animaux manifestent des signes de conscience de soi. La meilleure méthode à la disposition des chercheurs pour mesurer ce concept pourtant abstrait est le test du miroir (de récents travaux ont toutefois remis en question sa justesse). Le sujet est généralement marqué avec un colorant visible mais inodore avant d’être placé devant un miroir. Pour réussir ce test, celui-ci doit observer la marque dans le miroir, puis l’examiner sur son propre corps (cela indique que l’animal comprend que la réflexion est une représentation de lui-même).

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Les grands singes et les singes ne sont pas les seuls à y parvenir. En effet, au début des années 2000, deux chercheurs ont montré que les grands dauphins pouvaient réussir ce test haut la main. Dans son dernier livre Voices in the ocean, la rédactrice scientifique Susan Casey indique que les éléphants et les pies le réussissent également (les humains n’y parviennent pas avant l’âge de 2 ans).

Certains animaux seraient capables de comprendre le point de vue de leurs congénères. Outre le comportement récemment mis en évidence du corbeau, il s’avère que le geai buissonnier peut se représenter le point de vue d’un autre geai, ce qui l’aide à cacher sa nourriture. Quant au geai des chênes mâle, il serait en mesure de deviner avec justesse le type de nourriture qu’une femelle pourrait apprécier. « Nous avons longtemps pensé que seuls les humains pouvaient faire ça », explique Nicola Clayton, psychologue à l’université de Cambridge, au magazine américain Wired. « Nous avons démontré grâce à une série d’expériences que ça ne semble pas être le cas. »

À l’ère des vidéos virales, il devient facile de souscrire à l’idée que l’anthropomorphisme est désormais parfaitement acceptable… et de se laisser emporter. Les réactions suscitées par une photo récente de trois kangourous illustrent parfaitement ce phénomène. Selon la légende qui accompagnait l’image sur Facebook, le mâle et le petit « pleuraient » la femelle qui venait de mourir. Les médias s’en sont emparés, la prenant pour argent comptant et affichant des titres du même tonneau que celui-ci : « Une mère kangourou mourante tient son petit pendant ses derniers instants.»

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Conformément au cycle de vie de toute histoire virale, les tentatives de démystification n’ont pas tardé à frapper : selon certains articles improbateurs, le kangourou mâle tentait simplement d’initier un rapport sexuel avec la femelle, et toute interprétation contraire relevait d’un « anthropomorphisme naïf ». De son côté, Safina soutient qu’aucune conclusion ne peut être tirée d’une photographie, que ce soit dans un sens ou dans l’autre. À vrai dire, l’image ou, plus précisément, les réactions polarisées qu’elle a suscitées sur la toile nous en apprend davantage sur nous-mêmes que sur l’éthologie des kangourous.

« La seule chose qui n’est presque jamais permise, ni même envisagée, c’est le fait qu’il puisse exister des nuances », souligne Safina. « Il existe toute une palette d’émotions chez les humains comme chez les non-humains. » Après la mort d’un humain, par exemple, les proches éprouvent toute une gamme d’émotions – le déni, la confusion, voire des rires terriblement inappropriés. « Mais avec les animaux, tout devrait être noir ou blanc », explique-t-il. Soit nous voulons croire que les animaux sont purs, bienveillants et globalement meilleurs que nous, soit nous voulons croire exactement le contraire : que nous sommes les créatures les plus remarquables de la planète et que le comportement animal ne relève que de l’instinct (comme si ce n’était jamais le cas du comportement humain !).

Certes, se précipiter vers des conclusions infondées appuyant l’idée que les animaux sont tout à fait comme nous relève de la pseudoscience. Mais volontairement ignorer les preuves de comportements animaux étonnamment similaires aux nôtres est tout aussi biaisé et non scientifique. « Ce qu’il faut retenir, c’est que l’anthropomorphisme n’est pas toujours aussi problématique qu’on le pense », écrit de Waal, ajoutant que cela est d’autant plus vrai pour les animaux dont le cerveau est similaire au nôtre : les singes, bien évidemment, mais aussi les éléphants et certains mammifères marins comme les dauphins. Après tout, nous sommes nous aussi des animaux.

 

 

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6 réflexions sur “Il est peut-être temps de prendre au sérieux les sentiments des animaux

    1. oui mais pas assez le monde entiers devrait prendre conscience que tous les animaux sont sensible et surtout un cerveau et qu’ils souffrent eux aussi

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  1. On a perdu plusieurs dizaines d’années pour rien. La majorité des gens côtoyant des animaux, quel que soit l’espèce, savent depuis longtemps tout ça, mis à part ceux qui les exploitent et qui continuent de nier tout sentiment.

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  2. Malheureusement,nous sommes trop peu nombreux à avoir conscience de la souffrance animale!
    Comme le dit si justement le talentueux chanteur de rap engagé à la cause animale Res Turner,les bêtes sauvages,c’est nous!
    Je pense que la plupart d’entre nous n’a d' »humain » que le nom et ne mérite pas de vivre tout simplement!!!

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